Faites de la musique

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Au gré d'une balade quotidienne sur MediaTIC l'autre jour, je suis tombé sur cette invitation :

Blogue ta musique le 21 juin : déjà plus de 25 participants ! Et vous ?...

J'ai donc écrit à l'ami musicien (comme dirait Edouard, qui me fournit là l'occasion de vous envoyer sur ses souvenirs musicaux à lui) pour lui signaler ladite opération. Voici, en substance, ce qu'il m'a répondu :

Le nom...
Déjà il y a dix ça faisait ringard de parler comme cela, alors aujourd'hui... On a l'impression que c'est une idée de Jack Lang quand il mettait encore des cravates.

Je précise qu'il est plus jeune que moi, voire même encore classable dans la catégorie "djeune", ce qui me rassure donc sur notre belle jeunesse. Mais c'est cette petite pointe d'humour quasi desprogienne qui m'a donné l'envie d'écrire cette bafouille.

La musique pour moi a d'abord été une torture. Nos parents, compensant probablement leur frustration de n'avoir jamais pu jouer d'un instrument, nous ont tous fait passer par le conservatoire, que ça nous plaise ou non. Mon frère aîné, Rémy, a appris la trompette et la guitare. Mon autre frère Vincent s'est mis au piano et à l'orgue. Moi, j'ai été "collé" au piano d'office (je suppose que c'était pour rentabiliser l'investissement dans l'instrument du salon, un piano droit Erhard d'un kitsch absolu avec ses petits bougeoirs mobiles en laiton et sa façade néo-classique mais façon cuisine rustique).

Le Conservatoire National de Musique et d'Art Dramatique de la Vallée de Chevreuse à Orsay (maintenant rétrogradé au statut d'Ecole Nationale de Musique) ne fut pas, au début, une expérience très positive. Le solfège, une matière déjà particulièrement barbante, était enseigné par un clone d'Alice Sapritch qui finissait toujours ses phrases par un "pigé ou pas pigé ?" du plus mauvais goût (note à l'ami musicien, je trouvais déjà ça ringard il y a vingt cinq ans). J'étais excellent en théorie et nul en pratique. Son enseignement non moins ringuard a réussi à m'empêcher définitivement de lire une partition, ce qui est assez handicapant pour un musicien. Mais le pire reste le piano.

Môsieur le Professeur Edouard Exerjean -- abonné au gaz et à l'électricité -- est un petit bonhomme qui cache mal une ressemblance de physique et d'ego avec Nicolas Sarkozy (pour le physique, le voici dans une publicité pour une cage à pianiste) et un goût prononcé pour les manteaux de fourrure. Une petite recherche sur Internet m'a permis de trouver cette perle du CNC :

Les conservatoires de musique ont parfois l’injuste réputation de dispenser un enseignement aux méthodes dépassées. Edouard Exerjean enseigne le piano au conservatoire du XIIIe arrondissement de Paris. Attaché à la rigueur inhérente à la pratique de l’instrument, il parvient néanmoins à transmettre sa passion en douceur [...]
Les conseils sont prodigués avec générosité à chaque cours, comme s’il s’agissait de la première fois. [...]
La réalisatrice questionne une élève : "Qu’est-ce qu’un maître de musique ?" "C’est quelqu’un qui vous oblige à vous extérioriser, à sortir de vous-même", répond-elle. Edouard Exerjean a conscience que l’attention portée à chaque élève, toute cette énergie déployée parfois avec excès, portera ses fruits plus tard.

Ouf, le « parfois avec excès » sonne pour moi comme la pointe de vérité dans ce panégyrique publicitaire (vous savez, cet art de faire passer des vessies pour des lanternes). La vérité, c'est que Edouard (tu permets que je t'appelles Edouard ?) considérait qu'un artiste de son talent perdait son temps à enseigner son art à quiconque ne voulait pas devenir un grand professionnel. Et moi, j'étais classé dans la catégorie infamante des amateurs, cette caste répugnante et petite-bourgeoise des gens qui font de la musique pour se faire plaisir. Pour se faire plaisir ? Non monsieur, pour devenir un musicien, un vrai, il faut souffrir ! Et pour souffrir, j'en ai bavé des brimades, des humiliations, des violences physiques -- claques, coups de pieds au cul (et pas littéralement), je n'ai échappé au claquement de couvercle sur les doigts que parce que ça laisse des traces et que le maître trouvait que j'avais des mains parfaites pour le piano (le seul compliment dont je me souvienne). Et puis un jour, après six ou sept ans de conseils rigoureux prodigués avec cette générosité et cette énergie si particulières, j'ai craqué. Le jour d'un examen blanc, devant une pléthore d'élèves et le directeur du conservatoire, le maître a pensé pouvoir s'offrir une nouvelle petite humiliation publique en me demandant de faire une gamme en do majeur (un truc de débutant). Je me suis levé, en silence je crois, et je suis parti sous le regard effaré de mon bourreau qui voyait sa proie lui échapper. Le directeur a tenté de rattraper le coup en me proposant de rejoindre sa classe, mais je n'ai plus jamais remis les pieds dans une classe de piano ni de solfège après ça. J'en ai développé une haine du piano qui s'est peu à peu estompée, mais les fruits de ton enseignement, mon cher Edouard, m'empêcheront toujours d'apprécier cet instrument à sa juste valeur.

Et puis, après avoir mis fin au calvaire Exerjean, j'ai enfin découvert la musique.

Mon frère Vincent avait fait de l'orgue, dans la classe d'André Isoir, pas moins. Tout dans l'orgue me fascinait. L'instrument imposant, puissant, majestueux, unique (toutes les orgues sont différentes), sa dynamique, ses jeux, le toucher de ses claviers, son pédalier; le calme, le côté mystique et la sonorité des églises; le répertoire baroque sonnant à mes oreilles d'une clarté et d'une richesse tellement plus émouvantes que ce que j'avais jamais pu entendre au piano. Tout cela m'avait rendu amoureux, passionné même. J'avais trouvé mon instrument, je l'avais choisi. André Isoir avait quitté le CNM d'Orsay mais l'un de ses élèves, Nicolas Roger, avait repris sa suite et cherchait à constituer une classe. J'ai accepté de revenir au conservatoire à la condition d'être exempté des cours et des examens de solfège (trois à quatre heures d'Alice Sapritch par semaine étaient au dessus de mes forces).

Nicolas (si vous me permettez, cher maître, de vous appeler Nicolas) s'est révélé être un enseignant pédagogue, ferme mais sympathique, enthousiasmant, avec ce don qu'ont tous les vrais passionnés pour transmettre leur amour de l'art. Oppressé comme une sardine en boite au piano, je me suis trouvé comme un poisson dans l'eau à l'orgue. J'avoue que dix ans de pratique du clavier (l'informatique ne compte pas) m'avaient donné de bonnes bases et m'a permis de commencer tout de suite à l'équivalent de la cinquième année (cours élémentaire 1), mais l'instrument ne se laisse pas dompter comme ça. L'orgue n'a pas du tout la même dynamique que le piano, un tuyau sonne de toute sa puissance ou ne sonne pas, il me fallut apprendre à jouer sur les liaisons pour créer des accents, le tempo, les ornements. Et surtout acquérir cette indépendance totale entre main droite, main gauche et chaque pied, qui rend l'instrument assez "physique" mais donne vie à de petites merveilles comme les sonates en trio (où le même thème se combine, en décalage, à la main droite, gauche et à la pédale). A l'issue de ma première année d'études, j'ai passé mon examen d'entrée en C.E.2 avec mention et les félicitations du jury (en tout cas celles du directeur du conservatoire, visiblement heureux de pouvoir tourner la page du fiasco précédent).

J'ai continué quelques années, jusqu'au C.M.1 avec un redoublement je crois. J'ai même pratiqué en cachette pendant deux ans car mes parents, jamais en retard d'une contradiction, avaient décrété que je ne devais pas me "disperser" pendant mes études en classe prépa scientifique. J'allais jouer à Paris, rue du Bac, dans un temple et sur un orgue assez exotiques tous les deux. Je pense que la pratique de la musique, pendant cette période monastique de ma vie, a eu un effet profondément positif. Expatrié à l'ENSIC de Nancy, j'ai continué en dilettante après avoir eu la chance extraordinaire d'obtenir les clés de l'église d'Essey-lès-Nancy. Pendant trois ou quatre ans, j'ai passé des heures seul, parfois fort tard dans la nuit, aux quatre claviers d'un magnifique instrument de près d'une cinquantaine de jeux. Au gré de mon moral fluctuant (ce furent mes pires années d'études), j'y ai ri, sué, parfois pleuré, toujours transporté aussi bien par la musique que par l'instrument. Je crois que le sentiment le plus fort reste celui de puissance, avec seulement dix doigts et deux pieds, que l'on ressent aux commandes des grandes orgues. Sans parler de l'émerveillement de déambuler dans leur imposante mécanique, même si c'est pour aller raccrocher une soupape). J'ai eu la chance de poser mes petites mains sur l'orgue de Saint Germain des Prés à Paris (dont André Isoir était le titulaire) et celui de la cathédrale de Poitiers (qui a l'écho le plus long de France, sept secondes !). J'ai rencontré des facteurs d'orgues et assisté à la construction du nouvel orgue de l'église d'Orsay. Je ne sais pas si je l'ai dit, j'ai adoré.

Et puis je suis entré dans la vie active, comme on dit, j'ai rencontré l'amour et ma meilleure moitié, j'ai déménagé. Et j'ai laissé tomber l'orgue. J'ai pour habitude de ne rien regretter, je me contenterai donc d'admettre que c'est l'une de mes plus grandes erreurs. Peut-être y reviendrais-je un jour, qui sait. Ou je passerais au clavecin, une autre passion, et un instrument un tout petit peu plus facile à caser qu'un orgue dans un appartement parisien.

J'ai tout de même gardé un goût immodéré pour la musique baroque -- évidemment le répertoire à l'orgue est assez rarement moderne -- au point d'avoir eu une période où je considérais que la musique s'arrêtait en 1750 (les plus perspicaces d'entre vous vont nous dire à quoi cette date correspond). J'ai un peu évolué depuis, je vous rassure. Je resterai toutefois dans le baroque en vous proposant deux de mes disques préférés que je passe en boucle en ce moment même :

  • Olivier Vernet, la passion de l'orgue, éd. Ligia Digital. Une pure merveille.
  • Padre Antonio Soler, les six concertos pour deux orgues par François-Henri Houbart et Marie-José Chasseguet, éd. Solstice.

Pour terminer, et bien que je sois mal placé pour donner des leçons, je conseille à tous les parents qui seraient tentés de faire faire de la musique à leurs enfants de ne jamais leur imposer un instrument car la musique doit être un plaisir, pas une contrition, et des les encourager à persévérer, parce qu'ils en auront vraiment besoin.

C'était ma fête de la musique à moi. Allez donc faire de la musique.